Huit millions de baïonnettes

Soldat Italien Combat Mission« Cuba est-elle une dictature ? ». Comment peut-on répondre sérieusement à cette question lorsqu’on a pleine conscience que celui qui l’a pose demande en vérité -de façon tacite- « Selon vous Cuba a t’elle un régime de liberté, de respect des droits de l’Homme et en cela, approuvez-vous  ou non la mise à mal de ces droits fondamentaux ? » à son interlocuteur et adresse une sorte de défi façon « Osera t’il ? » à tous les témoins de l’échange. Le choix des mots par le journaliste n’est pas innocent, on veut faire chuter son contradicteur qui ne peut décemment pas répondre seulement « Oui » ou « Non » dans provoquer l’émoi des uns ou des autres. Le questionneur se sent assuré d’aller à la rencontre d’un « bon coup » médiatique qui assiéra sa réputation et lui permettra de titrer dès le lendemain « Mélenchon, la tentation dictatoriale ? » ou « Mélenchon tourne le dos à ses amis communistes ! »; c’est au choix, ça marche dans les deux cas.  A dessein, jamais il ne divisera la question en détails auxquels on pourrait répondre séparément, sans ambages ni fard aux joues. Non, la formulation est manipulatoire, Mélenchon est habile et le sait; le mot « Dictature » frappe les esprits et renferme un imaginaire de brutalités, d’exactions, de privations et de contraintes sur lequel on défie l’homme politique d’apposer son sceau.

« Que voulez-vous me faire dire ? » « La question vous brûle et vous dévore » sont ces sortes de préambules qui signalent au questionneur qu’on n’est pas dupe de ses intentions…avant de ne répondre qu’en resituant Cuba dans son contexte et la  complexité des relations précaires et antagoniques qu’elle noue avec ses voisins.

Mélenchon ne chute pas…mais combien dans « L’Opinion Publique » ont compris que les méandres de la réponse -qui a ainsi les apparences trompeuses de la Mauvaise Foi- n’étaient que la répartie nécessaire à une question nauséabonde dans sa formulation ?

Bénito Mussolini était le dictateur d’une dictature, c’est un fait, et un homme qui deviendra criminel. Mais de la même manière je ne veux pas intellectuellement trébucher en négligeant d’aller plus loin. Je ne crois pas en effet que ces termes seuls suffisent de la même manière à rendre compte d’une personnalité complexe, qui m’apparaît par comparaison beaucoup moins monolithique et haineuse que celle de l’autre Dictateur et criminel de son époque, Hitler. Qui était cet homme d’abord communiste, journaliste de gauche, farouche anti-hitlérien en 1934, dont Churchill a dit en 1926 « le plus grand législateur vivant » et encore en 1940, « un grand homme » ; Quant à Gandhi :« le Duce est un homme d’État de premier plan, complètement désintéressé, un super-homme »?

On ne peut évidemment faire l’économie de resituer ces éloges dans leurs contextes, leurs visées politiques et la propre complexité de personnalité de ceux qui les énoncent. On ne saurait prendre ces mots aujourd’hui sans égard pour les réalités des années 20 et 30, la crainte dévorante du communisme, et celle d’une Allemagne belliqueuse à laquelle Mussolini s’est d’abord opposé. Toute l’Europe est alors enveloppée du parfum du fascisme.

Mussolini Combat MissionJ’ose l’avouer, avec le risque assumé des amalgames, la personnalité de Mussolini me titille (après tout, ne suis-je pas fasciste ?). J’ai le sentiment d’un homme remarquable fourvoyé, grisé au point qu’il se roulera dans une gangue si horrible qu’elle scellera sa postérité parmi les infréquentables. Si Mussolini fût un criminel, le qualificatif est insuffisant à faire le périmètre de l’homme. Pas d’apologie du fascisme ni même d’excuses, juste de mon côté un intérêt pour le parcours et la destinée d’un homme et lui seul. J’irai  mieux me renseigner et vous dirai.

Pour l’heure, on se contentera de la « ménagerie » italienne de la Seconde Guerre Mondiale, telle qu’elle figure dans Combat Mission: Fortress Italy. Véhicules, armes individuelles, armes lourdes et Artillerie qui fleurent bon l’obsolescence et la déroute programmée. Car il est par ailleurs douteux de considérer à priori que le combattant italien fût généralement moins brave ou bon soldat durant le conflit. Cette propagande facile a servi tout le monde: les allemands d’un côté qui trouvaient un moyen commode d’expliquer leurs revers et les alliés de l’autre qui tiraient de cette appréciation de quoi motiver les cœurs de leurs soldats des plus sceptiques.

La débandade italienne n’a donc probablement pas sa source là, mais est à chercher au moins en partie dans l’échec italien face au défi industriel imposé par la démesure de ce second conflit mondial. Une série de pages à suivre -dans un futur plus ou moins lointain- avec les Ordres de Batailles des autres nations.

 

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9 Responses to Huit millions de baïonnettes

  1. Li-An dit :

    Tiens, j’ai vu Vincere hier soir inspiré par le destin de la femme qu’il a épousé à l’Église. Ça ne le rend pas très sympathique de ce point de vue mais ça montre en effet aussi la complexité de l’homme.

  2. Carlos Carlos dit :

    Tiens, décidément, c’était la dernière fois une anecdote concernant la marque Apple qui télescopait mon billet et cette fois un film vu la veille même ! Nous sommes en quelques sorte connectés.

    Je n’ai pas vu le film mais viens du coup de lire le synopsis. Effectivement, je m’imagine qu’on a là une facette intime et sentimentale qui n’a rien de reluisante.

    Je comptais prochainement me procurer la Bio de Mussolini par Pierre Milza, qui a l’air de faire autorité sur l’Italie Fasciste et l’évocation du personnage.
    Ceci dit, si quelqu’un d’entre vous à un bouquin à me conseiller, je suis preneur.

    Après avoir fait mon dada de l’Espagne du Siècle d’Or il y a des années, ce pourrait bien être aujourd’hui l’Italie Fasciste qui suscite mon intérêt. Méditerranée en Force ! Un probable effet psychosomatique et involontaire qui témoigne de mon désir inavouable de Soleil. 😀

    (PS: c’est l’invasion des spams depuis hier mais je veille à trier le bon grain de l’ivraie)

  3. Charlot dit :

    Attention, un avis réfléchi, contextualisé ou – pire – nuancé sur certains sujets (tels que la guerre, la faim dans le monde ou les dictateurs) peut vous rendre inéligible au concours de Miss France.
    Réfléchissez bien.

  4. Carlos Carlos dit :

    Aucun risque: je suis pour l’abolition de la faim dans le monde, la guerre pour tous, la diminution du quota de kaki dans les sapes des dictateurs et le retour en force, par décret, des Ray-Ban chez les élites d’Amérique Latine.

    J’ai des avis extrêmement tranché sur ces questions et porte le maillot de bain comme un Appolon. Je conserve donc toutes mes chances. 😀

  5. Charlot dit :

    Bien, +12 points de TF1-compatibilité!

    Pour revenir au sujet, on est bien obligé de constater que tous ces types fascisants sont fascinants. Leur disparition physique et celle de leurs régimes ajoute une bonne couche de mystère et leurs bio en font souvent des personnages plus ou moins tourmentés, romantiques. Voire pour exemple celle de Göring par Kersaudy – on sent un certain attachement de l’auteur, bien malgré lui.
    C’est en tout cas courageux de lancer un sujet comme ça, j’aimerais bien connaître les conséquences pour ton site (genre spam, insultes, attaques en tout genre, déclarations d’amour de gens coiffés très court etc.).

  6. Carlos Carlos dit :

    Sur ce billet précis, il me semble avoir « injecté » bien assez de formules de précaution, et même trop à mon goût – je flirte avec ce qui ressemble au besoin de se justifier. 😀

    Il n’empêche que depuis la création du blog, il pourrait être légitime qu’on s’interroge sur la présence des deux Mussolini en marge, sur celle de l’étrange slogan qui ouvre chaque page, de même que sur cette caricature en banderole.
    Je n’ai pas encore eu de réaction comme celles que tu imagines, de façon publique comme privée. Possible que certains silencieux le sont pour cette sorte d’interprétation…. j’en doute mais on peut conjecturer, et toujours de toutes les façons condamné à n’en rien savoir.

    Tout est parti du premier billet, c’est en quelque sorte la première particule du Big Bang. Tout ce qui suit n’est que du « tirage de fils », du tricotage à partir de ce point de départ.

    Je me délecte d’avance -un jour peut-être- de lire un commentaire indigné et d’y répondre. J’avais déjà quasi explicitement recherché la controverse dans le billet sur Iron Sky, sans « succès ».

    Finalement, je me sens le moins bien armé non pas pour échanger avec ceux là, mais plutôt avec ceux qui feraient une erreur de lecture dans l’autre sens, les « gens coiffés très court » comme tu dis.
    Voyons, essayons d’imaginer le début de ma réponse…

    « Euh…je vous remercie de tous vos compliments qui m’ont bien fait plaisir Monsieur « FaF88″, je suis également touché de la place que vous proposez de me réserver dans l’autocar pour la prochaine commémoration de Jeanne d’Arc en mai prochain. Soyez certain également que j’examinerai avec attention votre souhait de me céder une paire de Doc Marten’s flambant neuve pour un prix dérisoire. Toutefois, je tiens d’abord à vous signaler qu’il est fort probable qu’un malentendu se soit glissé entre nous… »

    PS: J’ai commandé hier la Bio made by Pierre Milza. Livraison samedi normalement. 🙂

  7. Charlot dit :

    Je n’avais pas vu le billet sur Iron Sky, ça donne envie de voir ce probable chef d’œuvre! Le maquillage dont la VF semble faire l’objet est par contre assez consternant…
    En tout cas, bonne lecture.

    ♪Z’avez pas lu Milza?♫
    Pardon.

  8. Paulus dit :

    Ce monsieur « Mousseline » n’etait pas un homme de lumieres, et donc pas un homme des lumieres. Donc un ignorant, un homme vif et sur de lui, mais certainement un homme remarquable, en tout cas pas au-dela de quiconque appelerait un banquier, un marchand ou un « homme de terrain » remarquable.

    L’eveil de la conscience, zero, monsieur l’etoffe de Mossoul.
    Donc => Rien compris a la vie, ce type.

  9. Carlos Carlos dit :

    Il est probable que si on m’avait posé la question de l’image que je me formais de Mussolini il y a quelques mois, ma réponse aurait pu se confondre avec la tienne.
    Ce que tu dis est en quelque sorte ce que la brise lointaine, les effluves diffus de l’Histoire, ont ramené aux narines du citoyen aujourd’hui. Il me semble du moins.
    Nous sommes nombreux qui, sans être des spécialistes de tel ou tel sujet historique, n’en avons pas moins un certain nombre de « Grands points de repères », et c’est logiquement qu’on bouche les trous entre ces points de référence, en y mettant ce qui nous semble cohérent avec ce que l’on sait.

    A titre personnel, ce que je « savais » de Mussolini se résumait dans les grands points suivants:

    * Un homme du peuple, parvenu par les opportunités d’une époque troublée et à la force d’un activisme brutal jusqu’au pouvoir.
    * Un être rustre, machiste, grande gueule, qui harangue avec des discours fins comme du gros sel; une gestuelle et des effets de scène façon Comédia dell’Arte qui sembleront grotesques à l’homme d’aujourd’hui.
    * Le moteur d’un régime répressif et brutal, qu’on ne saurait louer pour sa subtilité d’action
    * A partir de 1936, une course à la guerre dont le moteur est une ambition dévorante et irréaliste, qui ne parait nullement prendre conscience et tenir compte des possibilités réelles d’un Etat italien relativement arriéré.
    * Un déclassement politique pathétique au fur et à mesure du déroulement de la guerre, qui donne l’impression d’une baudruche qu’on dégonfle et qu’on prendra comme un indice de l’inconsistance réelle du personnage sous des allures de fanfaron.

    Voilà ce que j’aurai pu dire il y a quelques mois: un mélange de quelques faits qui font partie du corpus minimal de tout amateur d’histoire du 20ème siècle, et des impressions, des interprétations moitié personnelles, moitié soufflée par l’imaginaire que véhicule la propagande de l’époque.

    Pourtant pourtant, sans que tout cela soit à jeter aux ordures, on ne peut par exemple pas dire que Mussolini ait été un ignorant. C’est là au moins un point de désaccord. « Homme du peuple » car d’une famille économiquement assez misérable oui, mais en l’occurrence il s’agissait d’une famille « déclassée », c’est à dire d’une petite bourgeoisie victime de rétrogradation sociale. Cela signifie que si la famille n’a pas d’argent, elle est assez riche en terme de capital culturel et fortement politisée (pour partie parce que frustrée).
    Le père comme le fils (Bénito) seront bercés par les écrits anarchistes, socialistes (au sens du début du 20ème) libertaires de Bakounine et Marx, témoins et acteurs des soubresauts révolutionnaires de la fin 19ème/début 20ème et évolueront parmi les intellectuels italiens de ces mouvances, parfois à leur contact…et pas en tant qu’hommes de main sans cervelle. Mussolini était correctement éduqué (il obtient le diplôme qui lui permet d’être instituteur, ce qui n’est pas courant à l’époque, surtout en Italie) grand lecteur et animé d’une forte conscience politique, beaucoup plus profonde idéologiquement qu’un simple vernis.

    Je ne vous parle là que du Mussolini avant l’âge de 20 ans. 😀
    Je vous en dirai plus quand je serai allé plus loin dans la bio 😀

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